Yann Queffélec, écrivain, est l’auteur de nombreux ouvrages. Son deuxième roman, Les Noces barbares, a reçu le prix Goncourt 1985. Dernier ouvrage paru : L’Homme de ma vie (2015).

 

Naissance d’un Goncourt

Quand la papesse de l’édition française rencontre un jeune inconnu…

« Quand j’ai vu ces deux bougies charbonner dans les ténèbres, je me suis demandé où j’arrivais. Dans quel port inconnu j’allais devoir entrer à la voile, manœuvrer à la voile et rien qu’à la voile, accoster à l’amirale, comme on dit chez nous. Yeu ? Santander ? Gijon ? La Corogne ? Noirmoutier ? La Rochelle ? Je n’ai reconnu Belle-Île-en-Mer qu’au dernier moment, face à l’énorme silhouette oblique de la citadelle Vauban. On a déboulé vent arrière entre les deux môles à peine visibles sous la pluie furieuse, et j’ai viré de bord en catastrophe, suppliant Claudius de baisser la voile, de la tuer. J’espérais ralentir le voilier, lui briser son élan, mais il a filé sur son erre entre deux yachts au corps-mort, deux ombres gesticulantes, et c’est le quai des visiteurs qui l’a fait s’arrêter – net ! – avec un méchant bruit de ferraille disloquée. Pour morfler, il avait morflé ! Des échelons brillaient comme des yeux. J’ai bondi sur le quai pour passer une amarre à l’anneau.

À quoi pouvais-je penser ? Mes mains avaient doublé de volume, le vent m’incendiait les tympans. J’étais sorti du monde civilisé où des mots comme « littérature » n’ont aucune chance de vous prendre aux tripes. Pourtant je n’avais pas la berlue, quelqu’un me tapait sur l’épaule et, crevant les rafales, j’entendais cette phrase idiote, cette phrase de salon :
— Toi, chéri, tu as une gueule d’écrivain. »

C’est ainsi que Yann Queffélec, 27 ans, rencontra Françoise Verny, figure de l’édition française. Un récit drôle, tendre, passionné, où la liberté croit pouvoir se moquer du destin.